Presse

 

Collectif, Disputatio

par Lambert Castellani, Sitaudis

« Disputatio XXI est la compilation – dirigée par Samuel Lequette et publiée chez Hapax dans la collection langage critique – de textes qui témoignent de deux luttes : celle du devenir du langage critique et celle qui oppose à l’écrit l’oralité de la post-poésie (et pas seulement son oralité mais aussi les formes qui – sans sortir du texte – échappent à la page et au livre).

L’ouvrage recueille les points de vue (présentés ensuite) de huit auteurs soucieux d’élaborer un langage critique adéquat.

Fin de non recevoir (court billet glissé dans chaque exemplaire)
Où Nathalie Quintane rappelle que son excitation est ancrée dans un contexte précis, et aurait dû y rester. Où Nathalie Quintane s’exclut du débat.

La bande son de la poésie contemporaine
Où Samuel Lequette pose le problème du vocabulaire technique imprécis de la critique, se méfie du buzzword et cherche des conventions terminologiques et conceptuelles communes
Où Samuel Lequette ressent le besoin de rendre intelligible ce qui se joue aujourd’hui dans la poésie contemporaine.
Où Samuel Lequette fait preuve d’une louable intention.

L’antre de la critique
Où Philippe Boisnard ne se contente pas de l’auto-définition du texte comme poétique.
Où Philippe Boisnard propose de créer une phénoménologie typologique des intentionnalités littéraires permettant de saisir les raisons de la constitution de pratiques poétiques hétérogènes.

Disputatio
Où Éric Houser estime que c’est un problème qui intéresse surtout les écrivains et en général les personnes qui se posent des questions sur le genre littéraire
Où Eric Houser ne s’estime pas compétent pour entrer dans ce concert de klaxons puisqu’il n’a ‘pas fait d’études pour ça.
Où l’on s’estime tout pareil.
Où l’on se dit que lorsqu’on n’a pas les clés et qu’on a faim, il faut exploser la fenêtre.

Moderne et post-moderne
Où Jean-Claude Pinson trouve la nécessité d’outils rénovés pour la critique.

Des ordres politico-poétiques en Franche-poésie
Où Samuel Lequette se demande quelle est la place de la poésie aujourd’hui face à l’opéra, face aux formes les plus raffinées du rap et de la chanson, face aux comiques dits « de variétés », face au théâtre.

Les humeurs de M. Roubaud (et autres vrais poètes)
Où Jean-Pierre Bobillot fait l’effort (en voilà un !) de donner sa définition de la poésie.
Où l’on se dit que c’est une bien belle définition.
La poésie est le nom – recouvrant des pratiques, des formes, des conceptions infiniment variables – que l’on donne, faute de mieux, à cet obscur objet du désir de poésie (du désir, et non du « besoin ») qui est un fait anthropologique : puisqu’il a à faire avec une faculté spécifiquement humaine, – le langage (…) – et qu’il pousse tant d’êtres humains, partout sur la planète, depuis la nuit des temps, à se faire « voyants » ou « voyous » (…). Comme tout objet de désir, ils sont condamnés à le manquer – et c’est là, sans doute, le moteur de cette infinie variabilité de pratiques, de formes et de conceptions, que ne parvient pas tout à fait à masquer (à dénier) l’appellation flottante de « poésie ».
Où Jean-Pierre Bobillot (en voilà un !) parle de l’humain et du désir et de l’infinie variabilité des pratiques.

Chaud et froid – neutre (apostilles à une seconde querelle)
Où Jean-Claude Pinson défend le Texte, la haute culture contre le cours démocratique des choses sans contester l’apport propre des expérimentations de la post-poésie.
Où Jean-Claude Pinson veut sauver la page et le livre.
Où Jean-Claude Pinson confond support et texte en tant que structure graphique porteuse de sens. Où Jean-Claude Pinson ne saisit pas que la poésie numérique (e-poésie) ne nuit pas au texte.
Où Jean-Claude Pinson ne parle pas de l’infinie variabilité des pratiques.

Frontières actuelles de la poésie – approche sociogénétique
Où Fabrice Thumerel cite des gens.
Où Fabrice Thumerel conclut : la polémique actuelle sur les frontières poétiques est caractéristique d’une période de mutation épistémologique (…) la poésie [se perd] dans le monde profane ; son univers n’est plus seulement celui des essences et de la langue, mais aussi celui de l’espace communicationnel et des langages.
Où l’on se prend à relire Flaubert :
EPOQUE (la nôtre) : Tonner contre elle. Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. L’appeler époque de transition, de décadence.
Où Fabrice Thumerel cite Pierre Alféri : la poésie peut se passer d’accompagnement sonore, de musicalité métrique : ne lui est essentiel que l’enjambement.
Où l’on pense à ces maudites musiques actuelles…où les choses sont plus simples : pas question d’enjambement, mais de groove. Et le groove, on l’a ou bien on ne l’a pas.
Où l’on se dit que les poètes se plaignent beaucoup de l’emprise de la chanson qui a capté la rythmique rimée.
Où l’on a bien envie de leur dire Allez, on arrête de pleurnicher et on choppe son groove
à la chanson !

Où l’on pense à Sylvain Courtoux : La seule question valable est : ça marche ou ça marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta.
Et basta.

Après la poésie ? La poésie…
Où François Vaucluse fait des remontrances à Nathalie Quintane.
Où François Vaucluse rappelle que la siglaison, acte violent, transforme une description en chose.
On l’on peut s’amuser d’un rapprochement avec le texte de Eric Houser qui fait de noms propres des sigles.
Où, pour François Vaucluse, la post-poésie est pop, c’est-à-dire un simple sous-produit peu vendable mais revendiquant sa condition de déchet hallucinatoire de la création industrielle en crise.
Où François Vaucluse s’en prend à la société à trois pôles : le bizness, la communication et le spectacle.
Où l’on se répète.
EPOQUE (la nôtre) : Tonner contre elle. Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. L’appeler époque de transition, de décadence.
Où François Vaucluse cite Nathalie Quintane, présentant ainsi ses « Chaussures » : c’est un livre de poésie pas spécialement poétique, de celle (la poésie) qui ne se force pas.
Où l’on se dit Oui !, Ah là, oui ! Qui ne se force pas, ah non !
Qui ne fait pas d’effort pour être, qui est et qui est juste ! Voilà voilà ! Ça marche ou ça marche pas ! Et basta.

Où François Vaucluse pourrait clore le débat proprement : Aucune forme d’art ne peut en périmer une autre. Où la bêtise serait de conclure (Flaubert encore), où le débat n’est pas conclu.
Et basta.

Exception ou amorce tendancielle ? – du droit de critique
Où Jean-Marc Baillieu tonne contre l’époque à l’atmosphère délétère induite par un trait sociétal majeur de notre actualité : faire prendre des vessies pour des lanternes, notamment par des outils de propagande (rebaptisée : communication).

Où l’on se dit qu’il y a à gagner à la lecture de Disputatio.
Où l’on se dit que la compilation papier de textes accessibles en ligne présentée sous cette forme a un intérêt : celui d’offrir un travelling rapide des différentes positions d’un débat d’importance à ceux que ça intéresse.
Où l’on se demande si nombreux sont ceux que ça intéresse.
Où l’on se secoue en se disant que leur nombre importe peu et que la trace compte.
Où l’on se dit que, dans Disputatio, toutes les positions d’un débat d’importance ne sont pas offertes à ceux que ça intéresse.
Où l’on se dit que Disputatio reste fragmentaire. Où l’on sent qu’il manque de gros morceaux.

Où, inquiet, l’on se demande où. »

Zoltan Homalyos, Préparation au discours de clôture

par Bruno Fern, Sitaudis

 » Zoltán Homályos, né en 1972 à Budapest, écrit directement en français. Extrait d’un livre en cours dont il constitue l’un des 30 chapitres, ce bref ouvrage droit, rétif aux commentaires, se présente donc d’emblée comme devant préparer un terrain : creuser en le même endroit, ce sont des phrases qui se préparent.

Un tel objectif expliquerait qu’apparaissent successivement, avant le texte, tout d’abord la photographie en noir et blanc d’un paysage champêtre, rendu étrange non seulement par la surexposition – le contour est flou, de plus en plus, la zone ne se définit plus avec les yeux – mais aussi par un sol évoquant les coulées d’une matière à laquelle il s’agirait de donner forme et mouvement, puis, après un rectangle noir dans un format et une position identiques sur la page, une autre photographie, aux mêmes caractéristiques que la première, d’un chantier qui pourrait correspondre à celui de l’écriture. Photographies et texte seraient alors à concevoir comme la transcription des morceaux noirs. Cette perspective justifierait également les schémas géométriques qui, au long du livre, seraient autant d’indications pour le discours à venir, tous ayant en commun une double flèche dont on retrouve des échos dans le texte : Qu’autrefois sais-je la fuite en avant est maintenant perçue comme une fuite en arrière, une retombée de suite : à la fois.

Cela dit, cet axe prévisionnel a ses limites, d’ailleurs clairement énoncées : Je sais que la géométrie en voudrait bien, elle en voudrait faire une base pour comprendre ce qui l’a fait être, lançant des lignes au travers circonscrit de la chose. En effet, les phrases prononcées se suivent à l’image du manque, particulièrement sensible par la fréquente agrammaticalité qui laisse en suspens : ruptures et inversions syntaxiques, ellipses, usage insolite des prépositions, des pronoms, etc. – il y a ici suffisamment de quoi réveiller le lit-cerveau et l’obliger à adopter une posture insolite : comme être sous la lecture.

Malgré ces formes lacunaires, créatrices de déséquilibres, le texte possède cependant, par une série de reprises internes, de creusements, une densité où l’essentiel est de multiplier les approches, tant qu’à observer sans voir quoi que ce soit, d’entrer dans les détails où se mêlent étroitement considérations abstraites et éléments renvoyant à une matérialité quotidienne, sachant qu’est revendiquée une ontologie sans sujet, d’une objectivité mais ouverte, d’une subjectivité mais fermée. Plus minérale qu’éthérée, l’écriture de Z. Homályos n’en est donc pas moins mise en branle par ces différentes secousses syntaxiques, la question de la vitesse étant justement l’un de ses leitmotivs : noms inidentifiables de l’un et de l’autre, à l’essai lancé des objets au-dessus et de très vite – que d’observer la chute. Cette dynamique agglutinante relèverait alors de ce que l’auteur désigne comme étant sa principale intention, la commémoration, effectuée par un texte à la fois singulier (solitaire) et faisant monter à sa surface aussi bien les traces d’une Histoire (où coexistent les vestiges du socialisme dit réel et le clinquant de l’ultralibéralisme) que celles de la Nature :

Le geste, s’il faut en prendre un parmi, tuant le poisson fraîchement pêché, recouvert de vase et frapper contre la cloison. En plein champ, en pleine rive. En cherchant aussi le bord de la tempête, et plus en amont.

Enfin, cette écriture s’inscrit d’une part dans un entre-deux linguistique, ce dont témoignent les passages en hongrois, blocs plus énigmatiques que calmes pour le lecteur francophone (par exemple, le passage d’Amerika ou le Disparu traduit par Z. Homályos lui-même), et d’autre part dans un ensemble de références qui vont de Montaigne à Einstein – ce qui rajoute encore quelques couches à son ouverture, son foisonnement, et éclaire peut-être le glissement qui, dans le texte liminaire, s’effectue d’une préposition à l’autre – du discours de clôture au discours en clôture – tant il semble difficile d’arrêter définitivement la lecture :

La recherche du point fixe dans le déroulement ne peut pas faire l’économie du déroulement lui-même, les divers aperçus, les changements fréquents de points de vue, toute une réponse. D’être anoblie sous la menace comme citoyen sous la torture. L’Etat, cliquetis de ces passages de statuts. Un seul côté. La température et la sensation de la formation d’une phrase au fond de la langue.  »

André Gache, Futur a/i/ntérieur

par Nadine Agostini, CCP 17

« André Gache a un accent étrange, une écriture singulière. Dans Les unités ne s’additionnent pas, il désigne ses personnages par des chiffres. Ce qui est étrange, en vérité, c’est que ces chiffres, dès qu’ils sont nommés, ont immédiatement un caractère qui leur est propre, un visage. Et c’est là un des premiers mystères de son écriture. Mais il y en a bien d’autres. Dans Futur a/i/ntérieur Je est un autre à l’intérieur de Je. Je est une maison sur jambes qui regarde à l’intérieur d’elle-même. Je nous embrouille. On ne sait plus qui il est. Au-dedans de lui, une fois qu’on est entré, on se perd dans le combat intérieur, le labyrinthe. Je suis Je, s’observe, s’épie, se catche. Dans Ma vie d’après il est mort et arrive en pays de Poétie. Et là, comme il écrit, c’est comme son accent. Ca respire, ça saute, ça se met en apnée son écriture. »